Ce dimanche, le Portugal défie sa voisine l’Espagne pour ce qui sera un premier duel dans une finale internationale entre les deux nations ibériques. Le vainqueur de ce choc disputé à Munich entre la Seleção et la Selección s’élèvera au sommet du palmarès, encore certes peu fourni, de la Ligue des Nations, en devenant le premier à décrocher un deuxième sacre dans la deuxième compétition de l’UEFA réservée aux équipes nationales.

On ne présente évidemment plus le Portugal et l’Espagne parmi les cadors du football européen. Les sept premières éditions de la Ligue des Champions ont été remportées par des clubs issus de la péninsule. On en oublierait presque que ce n’est véritablement qu’au XXIème siècle que leurs sélections nationales ont pris leur place au panthéon du ballon rond. Avant 2008, le palmarès de l’équipe nationale espagnole n’était garni que d’un titre européen, gagné en 1964, alors que celui de la portugaise est resté complètement vierge jusqu’en 2016. Elles ne s’étaient même affrontées qu’une seule fois en grand tournoi lors du siècle passé : un partage 1-1 à Marseille en phase de groupes de l’Euro 1984.
À l’instar de ses deux finalistes, la Ligue des Nations semble tarder aussi à acquérir ses lettres de noblesse auprès du grand public. Sept ans après son lancement par l’UEFA, elle possède toujours ses détracteurs chez certains joueurs et entraîneurs, qui la voient parfois comme un tournoi de seconde zone, ou des matches amicaux rendus officiels. Alors certes, cette compétition ne possède pas, et n’aura jamais l’attrait d’un Euro ou d’une Coupe du Monde. L’UEFA n’a d’ailleurs jamais eu l’intention de leur faire concurrence, et beaucoup d’équipes effectuent bon nombre d’expérimentations dans les premiers tours du tournoi. Mais une fois que le dernier carré prend forme, il y a des favoris au rendez-vous. Et tous jouent pour gagner, d’autant qu’il y a un véritable trophée majeur à la clé. C’est un peu comme l’égal d’une coupe nationale de clubs, mais au niveau des sélections, cette fois.
De nos jours, il n’existe aucun véritable sentiment hostile entre les peuples espagnol et portugais. Leur histoire fut certes marquée par quelques conflits territoriaux, notamment au Moyen-Âge, mais l’unique rivalité affirmée chez ces voisins du sud-ouest du Vieux Continent réside davantage dans une volonté d’affirmation de leur propre identité et de leur sphère d’influence. Plus modeste de par sa superficie, et l’étendue de sa culture, le Portugal a connu plus de difficultés que sa voisine à se faire sa place au soleil dans la péninsule ibérique. Ce ressenti s’affirmait déjà plusieurs siècles auparavant : les deux nations ont même été unifiées pendant 60 ans, entre 1580 et 1640, en une nation baptisée Union ibérique. Et avant cela, au temps des grandes découvertes, les deux empires coloniaux se heurtaient régulièrement l’un à l’autre lorsqu’ils cherchaient à apposer leur mainmise sur des territoires. C’est dans le but de mettre un terme à ces querelles que le Traité de Torsedillas a été ratifié en 1494 par les souverains Ferdinand II d’Aragón, Isabelle Ière de Castille et Jean II du Portugal. Selon les termes dudit traité, tout territoire conquis à l’ouest d’un méridien tracé à 370 lieues à l’ouest du Cap-Vert revenait à la couronne de Castille, tandis que tout ce qui se trouvait à l’est de celui-ci (à l’exception notable du Brésil) était accordé au Portugal.
Les terrains et tribunes de football ibériques ont plus ou moins suivi la même tendance. 500 ans après Christophe Colomb, Magellan et Vasco da Gama, le Real Madrid et Benfica ont été les premiers conquistadors des compétitions internationales de club. Sept équipes espagnoles ont gagné des titres sur la scène européenne. Les sacres portugais ont certes été moins fréquents, mais le FC Porto, le Sporting et les Aigles de Lisbonne se sont bien affirmés au tableau d’honneur de l’UEFA. La Roja a conquis l’an dernier son quatrième sacre à l’Euro, un record en la matière, lequel s’est ajouté à un titre en Coupe du Monde et en Nations League, dont elle est toujours tenante du titre. La Seleção, elle, a gagné l’Euro il y a neuf ans, et la compétition dont elle dispute à nouveau la finale ce soir, en 2019.
Avant cette première finale entre l’Espagne et le Portugal, je vous propose de revenir sur les cinq duels les plus marquants entre les deux sélections. Lesquels ont tous eu lieu, sans surprise, au XXIème siècle.
Espagne 0-1 Portugal, 20 juin 2004, Groupe A de l’Euro 2004
Nous sommes à Lisbonne, au stade José Alvalade. Le Portugal joue dans son traditionnel maillot rouge, avec short vert, et pourtant… c’est l’Espagne qui est désignée équipe locale de ce dernier duel de la phase de groupes de l’Euro portugais. Les deux camps s’affrontent dans un véritable match couperet, après s’être, à tour de rôle, pris les pieds dans le tapis contre la Grèce, futur inattendu vainqueur du tournoi. La première période est animée, chacun a l’occasion de prendre l’avantage. Le tournant tombe peu avant l’heure de jeu ; servi par une subtile déviation de Luís Figo, Nuno Gomes bat Iker Casillas d’une frappe croisée du pied droit à l’extérieur de la surface. La Roja doit alors réagir, et tente tout dans la dernière demi-heure. Elle pousse, touche le montant. La Seleção manque plusieurs occasions de faire le break. Le coup de sifflet de final d’Anders Frisk, libérateur, retentit dans une ambiance incroyable. Le Portugal a rempli sa mission. Il gagne son groupe et poursuit sa route dans son championnat d’Europe. Le sélectionneur Luiz Felipe Scolari, champion du monde avec le Brésil deux ans plus tôt, est érigé au rang de héros national : il s’agit d’un premier succès lusitanien dans un derby ibérique depuis 23 ans, et le tout premier en match officiel. L’Espagne, elle, est condamnée à une élimination précoce, et rentre à Madrid le lendemain.
Espagne 1-0 Portugal, 29 juin 2010, 1/8ème de finale de la Coupe du Monde 2010
Une énorme affiche des huitièmes de finale du Mondial sud-africain. D’un côté, la Roja, archi favorite du tournoi, mais peu spectaculaire en poules. De l’autre, le Portugal, qui s’est extirpé du groupe de la mort derrière le Brésil, toutefois sans encaisser de but. Et c’est un match d’un très haut niveau de jeu qui se déroule sur la pelouse du stade Greenpoint du Cap. L’intensité s’imprime dès le coup d’envoi ; l’Espagne se crée plusieurs occasions en début de rencontre, puis le Portugal se reprend. Il secoue les champions d’Europe en titre sur plusieurs temps forts, que ce soit à l’aide de phases arrêtées, ou en essayant de profiter des espaces laissés par une Selección portée vers l’offensive. C’est un petit miracle que la première mi-temps se termine sans but. Le début de la deuxième est du même acabit : la tension est à son comble, le match serré, les occasions se remettent à pleuvoir. L’Espagne trouve finalement la faille vers l’heure de jeu suite à une action collective de grande classe menée par Andrés Iniesta. Le médian du Barça temporise à l’entrée de la surface, trouve un relais avec LLorente, puis une passe tranchante vers Xavi, lequel dévie pour David Villa. À la limite du hors-jeu, le buteur de Valence conclut en deux temps. Le match, et la confiance viennent de basculer. L’Espagne, libérée par son avantage, maîtrise le jeu, et passe plusieurs fois tout près du K.O. Le Portugal ne se montre plus dangereux que dans le rush final, et se retrouve même à 10 pour un coup de coude de Ricardo Costa. La désillusion est amère pour la Seleção, contrainte à rentrer chez elle plus tôt qu’elle ne l’aurait prévue. La Roja, qui s’est imposée méritoirement, ira enfin décrocher l’or mondial tant attendu.
Portugal 0-0 Espagne (a.p., 2-4 tab), 27 juin 2012, 1/2 finale de l’Euro 2012
Deux ans plus tard, le Portugal et l’Espagne se retrouvent encore dans un tournoi majeur. Mais cette fois, avec une place en finale à la clé, lors de l’Euro conjointement organisé par la Pologne et l’Ukraine. L’Espagne, désormais championne du monde et d’Europe en titre, vise un triplé inédit sur la scène internationale, et est arrivée dans le dernier carré du tournoi sans trop d’embûches. Le Portugal est monté en puissance, après s’être extirpé d’un nouveau groupe relevé, puis sorti les Tchèques en quart de finale. Et la Seleção va connaître une fin encore plus cruelle qu’en Afrique du Sud. Dans cette demi-finale disputée à la désormais inopérationnelle Donbass Arena de Donetsk, flambant neuve à l’époque, elle tient la Roja en respect jusqu’au bout de la prolongation. La première période est équilibrée et âprement disputée, et dans la deuxième, le Portugal se crée les meilleures possibilités. Le match reste fermé jusqu’au bout, il est moins spectaculaire qu’à Cape Town, les deux équipes se connaissant quasiment par coeur, et aucun ballon ne rentre dans les filets. Inévitablement, la décision tombe aux tirs au but. Les gardiens sauvent chacun le premier pénalty adverse. Puis, alors que le score est de 2-3 pour l’Espagne, Bruno Alves heurte la barre d’Iker Casillas. Cesc Fàbregas transforme la balle de match via le poteau, ne laissant même pas Cristiano Ronaldo, volontaire pour frapper le dernier, prendre sa chance. « Quelle injustice ! » pouvait-on lire sur les lèvres amères du quintuple Ballon d’Or, alors que les célébrations espagnoles débutaient. L’Espagne confirmera son triplé quatre jours plus tard, en écrasant l’Italie 4-0 en finale.
Portugal 3-3 Espagne, 15 juin 2018, Groupe B de la Coupe du Monde 2018
Si la Coupe du Monde 2018 ne restera pas dans les annales du Portugal et de l’Espagne, ces deux sélections nous ont gratifiés d’un des plus beaux duels de tout le Mondial russe, et ce dès son deuxième jour. Les voisins ibériques, versés dans un groupe B qui comprend aussi le Maroc et l’Iran, partent évidemment favoris à la qualification au tour suivant. Ils débutent l’un contre l’autre au stade olympique de Sochi, pour un derby qui prend des allures de feu d’artifice dès les premiers échanges. Cristiano Ronaldo enfile son costume de gala et plante un extraordinaire hat-trick, pour porter le Portugal, désormais champion d’Europe en titre, à tenir à nouveau la Roja en respect. Après trois minutes de jeu à peine, le prodige de Funchal provoque puis transforme un pénalty. Il redonne l’avantage à la Seleção juste avant le repos, cette fois bien aidé par la savonette de David De Gea. La seconde période voit Diego Costa s’offrir un doublé, avant qu’une superbe reprise de volée de Nacho Fernández ne fasse pencher la balance en faveur de l’Espagne en l’espace de quatre minutes. Mais c’est bel et bien CR7 qui aura le dernier mot : il égalise d’un fabuleux coup franc à deux minutes du terme, laissant le gardien espagnol cloué sur place. Le match s’achève sur le score de 3-3, un rare festival de buts dans un duel ibérique en grand tournoi. La suite de l’épreuve prendra des allures beaucoup plus ternes pour les deux camps ; si la logique du groupe B est respectée, ni l’un ni l’autre ne se qualifiera de façon spectaculaire, et nos deux rivaux chuteront dès les huitièmes de finale. Le Portugal subit la loi d’une Uruguay plus combative, tandis que l’Espagne, à la surprise générale, chute brutalement face à la Russie dans une séance de tirs au but à l’issue mémorable pour le pays organisateur.
Portugal 0-1 Espagne, 27 septembre 2022, Groupe A2 de la Ligue des Nations
Lors de leur duel précédent en Ligue des Nations, Portugais et Espagnols disputaient déjà l’équivalent d’une finale, un choc en terres portugaises avec la qualification pour le Final Four pour enjeu. Au moment d’entamer la dernière journée de la phase de poules, le Portugal reçoit son voisin en tant que leader du groupe A2 avec 10 points sur 15. Il avait partagé 1-1 à Séville lors de la rencontre aller. L’Espagne ne compte encore que 8 points, et doit absolument s’imposer à Braga pour coiffer la Seleção au poteau. Ce qu’elle arrivera à faire dans des circonstances dramatiques. Álvaro Morata décide d’une rencontre comme à l’accoutumée tendue, jouée dans un mouchoir de poche, entre ces deux rivaux ibériques. Il reprend dans un but vide un long ballon remisé de la tête par Nico Williams, à trois minutes de la fin, et envoie l’Espagne dans le dernier carré. Un but qui vaut son pesant d’or puisque l’Espagne sortira vainqueur de l’épreuve, en triomphant de l’Italie, puis de la Croatie aux tirs au but lors de la phase finale, décrochant ainsi son premier trophée majeur depuis son âge d’or.