
Il existe en Europe peu de rivalités footballistiques aussi âpres que celle disputée entre les deux géants de Glasgow. Le match qu’on connaît sous l’appellation « Old Firm » est non seulement un affrontement entre deux clubs qui se battent sans relâche, depuis leur fondation, pour la suprématie au sommet du sport de leur nation, mais il s’agit aussi d’un véritable melting-pot de quasiment tous les antagonismes sociaux qui puissent exister au sein d’une population. Les divisions culturelles, religieuses, sociales et identitaires de la plus grande ville d’Écosse se révèlent au grand jour chaque fois que les Hoops affrontent les Gers, ce qui offre toujours des duels musclés, intenses et colorés aux spectateurs de Celtic Park et d’Ibrox. Et à l’inverse de ce qui se fait dans les autres pays, cette lutte pour le trône n’est pas un événement isolé dans une saison. Le duel qui va les opposer ce dimanche est déjà le cinquième de l’exercice 2024-2025, et le quatrième en Premiership. Un déplacement chez les Rangers, qui, à défaut d’avoir un véritable enjeu sportif, sera effectué avec énormément de fierté par les supporters du Celtic.
L’année 2025 : un tournant dans l’histoire du football écossais
Si vous demandez à n’importe quel supporter des deux clubs quel est le plus grand club d’Écosse, celui-ci vous répondra sans équivoque que c’est le sien. Ce débat a fait rage de génération en génération. Mais le sacre de cette année possède une saveur particulière auprès des fans du Celtic. Et pas parce qu’il s’agit du treizième en quatorze saisons, ce qui est déjà une période de domination inégalée en la matière. Mais parce qu’il s’agit du 55ème titre de l’histoire du club, un cap qui lui permet d’égaler le record de son éternel rival. L’affront est d’autant plus douloureux pour les fans des Rangers que leur club est apparu résigné, dès le début de campagne, à laisser filer l’occupation exclusive de son piédestal. Le groupe d’abord coaché par Philippe Clément, puis Barry Ferguson, semblait désordonné au mercato d’été, alors que celui du Celtic apparaissait parfaitement poli. La lutte pour le titre a d’ailleurs tourné court ; fin novembre, les Hoops comptaient déjà 11 points d’avance sur leur éternel rival. Les Gers n’ont même pas pu se consoler avec la Coupe de la Ligue, vaincus aux tirs au but après un phénoménal 3-3 en finale.
Une telle période de domination n’est évidemment pas une première dans un authentique duopole de championnat ; 110 des 129 éditions ont été remportées par un club de l’Old Firm. Les autres clubs, déjà contraints de se partager les miettes, ont vu le fossé avec les géants de Glasgow se creuser davantage avec l’avènement du football moderne. Le dernier titre à avoir quitté la capitale du foot écossais remonte déjà à quarante ans auparavant, lorsqu’Aberdeen, alors coaché par Alex Ferguson, tenait la dragée haute aux éternels rivaux. La rivalité avec les Rangers, qui restait jusqu’à cette année le club le plus titré de la Premiership, vient d’ailleurs de franchir un nouveau cap suite à cette longue série du Celtic : il s’agit en effet d’une première égalité au sommet du palmarès du championnat depuis… 1930. Et l’an prochain, les Hoops pourraient très bien trôner en tête s’ils continuent sur leur lancée, ce qui n’est plus arrivé depuis cent ans.
Deux clubs rivaux fondés dans des milieux bien différents

Les Rangers sont l’un des plus anciens clubs au monde. Leur fondation remonte à 1872, lorsque cinq amateurs d’aviron ont eu pour projet de former une équipe de football. Le Celtic, lui, à l’origine, avait pour but de rassembler des fonds pour une oeuvre de charité. Son fondateur, un moine catholique irlandais, cherchait avant tout à combattre la pauvreté qui gangrénait la communauté irlandaise de l’époque, laquelle avait notamment élu résidence à l’est de la ville. Depuis lors, le club s’est imposé comme véritable symbole pour la communauté catholique de Glasgow. Et par la suite, les Rangers se sont associés avec les communautés protestantes et unionistes, se refusant même, jusqu’en 1989, d’enrôler le moindre joueur catholique. À mesure que les deux clubs gagnaient en popularité, qu’ils devenaient concurrents directs pour le titre en championnat, la rivalité sociale s’est amplifiée par la même occasion. Une très claire distinction d’origine entre communautés de supporters s’observait autour des terrains, et avec elle, la naissance de tensions sectaires entre, d’un côté, les Irlandais catholiques ayant fui la famine de leur île natale, et de l’autre, les Britanniques royalistes et protestants.
À travers l’histoire : de l’ascension des Rangers à Jock Stein, puis des années 1990 à 2025
Jusque dans les années 30, chaque club mettait peu de temps à rebondir après le sacre du rival. En 1930, le Celtic et les Rangers comptent 17 titres chacun à leur palmarès. Mais les Bleus de la ville prennent ensuite leur distance avec les Vert et Blanc ; sous l’impulsion de Bill Struth et Scot Symon, le club remporte la bagatelle de 20 titres en à peine plus de 30 ans. Le Celtic, de son côté, en est réduit à récolter les miettes ; les Hoops ne seront sacrés qu’une seule fois entre 1938 et 1966. Jusqu’à l’arrivée d’un homme qui va considérablement changer l’histoire du Celtic et du football écossais : Jock Stein. Avec lui, le club remporte 9 titres de rang, une série jamais battue à l’heure actuelle, et écrit la plus belle page de son histoire au printemps 1967 en remportant la Coupe des Champions. Les Lisbon Lions, victorieux de l’Inter 2-1 à l’Estádio Nacional, offrent alors à la Grande-Bretagne son premier sacre en C1. De plus, Stein décroche 8 coupes d’Écosse et 6 coupes de la ligue. Mais c’est aussi durant cette ère que les Rangers connaîtront leur jour de gloire sur la scène européenne : menés par Willie Waddell, les Teddy Bears battent le Dynamo Moscou 3-2 à Barcelone en finale de la Coupe des Vainqueurs de Coupe 1972.

Entre le dernier titre de Jock Stein avec le Celtic, et le départ d’Alex Ferguson d’Aberdeen, le championnat connaît la seule trêve de son duopole : aucun des deux rivaux de l’Old Firm ne gagne plus de deux titres de rang, et à quatre reprises, le trophée du champion quitte Glasgow. En 1988, le Celtic pointe à trois longueurs à peine derrière les Rangers (35 titres contre 38), alors que 24 ans plus tôt, l’écart était de treize sacres (21 contre 34). Mais les bleus de Glasgow vont alors reprendre leurs distances par le biais d’une domination sans précédent : sous Graeme Souness, Walter Smith et Dick Advocaat, Ibrox célèbre 11 titres de champion en 12 ans, dont 9 de rang.
Le XXIème siècle voit la tendance se rééquilibrer quelque peu, sans que le Celtic ne puisse résorber son retard sur les Rangers dans un premier temps. Dans les années 2000, les deux géants atteignent la finale de la Coupe UEFA, sans réussir pour autant à décrocher un deuxième trophée européen : le Celtic chute contre Porto en 2003, et les Rangers, contre le Zenit Saint-Pétersbourg en 2008. Mais en 2012, un drame frappe alors Ibrox ; le club des Rangers, noyé sous les difficultés financières, est annoncé en liquidation. Il perd sa licence et doit repartir en quatrième division. Tout profit pour le Celtic, désormais sans rival. Et le retour des Rangers en Premiership, à l’été 2016, n’atténue en aucun cas l’appétit des Hoops. Depuis le début du premier mandat de Brendan Rodgers, le Celtic a décroché 21 des 26 trophées domestiques mis en jeu. Sur la même période, les Gers n’en ont gagné que 3, et bien qu’ils aient retrouvé leur lustre européen, atteignant la finale de l’Europa League en 2022, ils n’ont jamais été en mesure de concurrencer le Celtic sur le long terme. Le sacre gagné sous Steven Gerrard en 2021, le premier en 10 ans, aura eu pour seul effet de priver les Vert et Blanc de la passe de 10, un record encore jamais établi. Et en 2025, le Celtic parvient à finalement résorber le retard au palmarès du championnat qu’il accusait depuis presque un siècle.
Alors, lequel du Celtic ou des Rangers est le plus grand ?
Difficile de répondre à cette question tant les arguments pour couronner l’un ou l’autre ont du poids. Ce sont deux immenses institutions du paysage sportif de leur nation, soutenues par deux des plus vastes communautés de supporters au Royaume-Uni. Leurs palmarès possèdent peu d’égal sur la planète à l’heure actuelle, et leur renommée n’est plus à faire sur la scène européenne. En revanche, on peut tout à fait comparer la taille de leurs salles des trophées, et à l’heure actuelle, c’est le Celtic qui mène la danse, avec 120 trophées majeurs contre 118. La passation de pouvoir s’est effectuée au cours des douze mois écoulés, et cet écart pourrait bien se creuser davantage avant que les Rangers n’amorcent une remontée, tant l’écart au niveau sportif et financier semble vaste à l’heure qu’il est.
L’Angleterre dans le même bateau que l’Écosse
Par le plus grand des hasards, cette année, l’Angleterre et la Premier League ont vu aussi, à l’instar de la voisine du nord, une égalité s’établir à nouveau au terme du championnat, laquelle confirme une passation de pouvoir amorcée depuis quelques années. Liverpool vient de remporter son 20ème titre de champion, et a rejoint Manchester United au sommet du palmarès. Les Reds devancent d’ailleurs les Red Devils au total d’honneurs remportés ; le sacre de 2025 est le 52ème trophée majeur de leur histoire, alors que United en comptera au mieux 48 à l’issue de cette campagne s’il parvient à remporter l’Europa League. Bien malin qui pourra dire, d’ici une décennie, quelle direction ces deux rivalités auront fini par prendre !