La Squadra contre la Mannschaft : cinq temps forts d’un affrontement devenu légendaire

Joern Fehrmann, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

Cette semaine, la Ligue des Nations dispute des quarts de finale pour la première fois de sa courte histoire. Parmi les quatre affiches offertes par le tirage au sort, l’une va voir s’affronter deux vieux ennemis du football mondial. L’Italie et l’Allemagne, chacun quadruples champions du monde, et détenteurs de cinq championnats d’Europe à eux deux, ont disputé bon nombre d’affrontements légendaires, notamment lors de phases finales de Coupe du Monde et de l’Euro. Pendant des années, l’Italie a été la véritable bête noire de l’Allemagne sur la scène footballistique. Depuis leur premier affrontement en compétition, le 31 mai 1962, la Mannschaft a dû attendre 54 ans avant de pouvoir enfin se défaire de la Squadra Azzurra lors d’un grand tournoi. Avant le match aller de ce quart de finale, l’Allemagne n’avait jamais gagné en terres italiennes en match officiel, et n’avait même remporté qu’une seule véritable victoire contre sa rivale transalpine, un succès 5-2 à Mönchengladbach en juin 2022.

Avant ce premier duel au Mondial, les joutes entre Allemands et Italiens se disputaient sur une base régulière, et toujours amicale. Ceci étant dû à l’alliance qui existait entre les régimes nazi et fasciste jusqu’à la Seconde guerre mondiale. « Avec vous, on a perdu qu’une seule fois, c’est quand nous étions alliés », disaient les tifosi avec humour durant tout le XXème siècle. L’adjectif respectueux est d’ailleurs plutôt approprié pour décrire la rivalité existante entre les deux nations. Bien que, un peu comme ce qu’elle a connu avec la France, l’Italie ait vu une vague d’immigration vers les industries prospères d’outre-Rhin, et que bon nombre de joueurs allemands aient fait les beaux jours du Calcio (Lothar Matthäus, Jürgen Klinsmann, Andreas Brehme, Oliver Bierhoff, Rudi Völler, Thomas Berthold et bien d’autres), il n’existe pas de gros antagonismes sociaux entre les Allemands et les Italiens. En fait, les deux nations se sont plutôt rendues compte qu’elles devaient beaucoup à l’autre dans leur histoire récente. À défaut de s’aimer, Allemands et Italiens s’estiment. Les uns ont offert aux autres certaines des plus belles pages footballistiques de leur histoire, et vice-versa. Chacun a gagné la Coupe du Monde sur le territoire de l’autre (1990 pour l’Allemagne, 2006 pour l’Italie), les joueurs allemands cités plus haut ont eu une énorme part de responsabilité dans les triomphe des clubs italiens sur la scène européenne dans les années 1990, et l’Allemagne a aussi gagné l’Euro 1980 en terres italiennes.

Avant le dénouement de ce quart de finale de la Ligue des Nations, je vous propose de revenir ici sur les cinq affrontements les plus marquants entre la Squadra Azzurra et la Mannschaft, deux équipes devenues rivales avant tout pour leur suprématie sur la scène européenne, et même mondiale : seul le Brésil a fait mieux qu’elles au palmarès de la Coupe du Monde. Et vous verrez que, parmi ces affrontements, certains sont tout simplement devenus inoubliables, pour des raisons propres à chacun d’eux.

Italie 4-3 Allemagne (a.p.), 17 juin 1970, 1/2 finale de la Coupe du Monde 1970

Un match extraordinaire, au scénario sans précédent sur la scène internationale. Une demi-finale de rêve entre l’Italie championne d’Europe en titre, et l’Allemagne, à l’aube de sa génération dorée des années 1970. Et pourtant, après un début sur les chapeaux de roues, consécutif à l’ouverture du score rapide de Roberto Boninsegna, l’Italie fait bloc, fidèle à son style de toujours. Le score n’évolue pas pendant longtemps, et le combat fait rage. Franz Beckenbauer, héros du quart de finale remporté contre l’Angleterre quelques jours plus tôt, se blesse à l’épaule, alors que les deux changements autorisés ont déjà été opérés. Il termine le match le bras en écharpe, l’épaule déboîtée. Mais la Mannschaft, certes diminuée, parvient à franchir la muraille italienne au bout du temps additionnel, et arrache la prolongation par l’entremise de Karl-Heinz Schnellinger, lequel inscrit son seul et unique but en sélection. Et dans ces trente minutes supplémentaires, tout se décante. Gerd Müller donne l’avantage à l’Allemagne, Tarcisio Burgnich lui répond quatre minutes plus tard, et Gigi Riva replace l’Italie aux commandes avant la mi-temps. La Mannschaft n’abdique toujours pas, et pense avoir sauvé l’essentiel quand Gerd Müller égalise à dix minutes du terme. Mais Gianni Rivera lui inflige un quatrième coup dur dans la foulée, duquel elle ne se relève plus. Cette demi-finale s’achève sur un extraordinaire 4-3, et ce match entre dans la légende du ballon rond en tant que match du siècle. Une plaque commémorative orne l’entrée du stade Azteca de Mexico City en hommage aux acteurs de la partie. Les larmes de joie des Azzurri feront malheureusement place à des larmes de tristesse quelques jours plus tard. Ils subiront la loi de l’intouchable Brésil de Pelé, Jairzinho et Carlos Alberto, une version de la Seleção encore considérée de nos jours comme la meilleure sélection nationale de tous les temps.

Italie 3-1 Allemagne, 11 juillet 1982, finale de la Coupe du Monde 1982

Si l’affrontement de 1970 est sans doute le plus célèbre entre les deux camps, celui dont les tifosi gardent le meilleur souvenir est survenu au Mondial espagnol, sur la plus haute marche du tournoi. Et pourtant, l’Italie n’était pas la favorite de l’épreuve quadriennale, loin de là. Elle ne s’est extirpée du premier tour que par la petite porte, avant de trouver son rythme de croisière, battant successivement l’Argentine, championne en titre, et le Brésil, qui faisait office de favori. Et la finale, disputée au stade Santiago Bernabéu de Madrid, se déroule quasiment à sens unique. L’Italie ne se laisse pas abattre par le pénalty manqué par Antonio Cabrini en première période, et terrasse la Mannschaft lors de la deuxième. L’inévitable Paolo Rossi, héros d’une Coupe du Monde exceptionnelle, ouvre le score, avant que Marco Tardelli ne double la mise, et ne célèbre son but poings serrés, dans une pose devenue culte. Alessandro Altobelli met fin à tout suspense à neuf minutes du terme, et la réduction de l’écart de Paul Breitner ne change rien. La Squadra, coachée à l’époque par Enzo Bearzot, est sacrée pour la troisième fois de son histoire, et la première en 44 ans. Dino Zoff, gardien alors âgé de 40 ans, est encore à l’heure qu’il est, le champion du monde le plus âgé de l’histoire du tournoi.

Allemagne 0-2 Italie (a.p.), 4 juillet 2006, 1/2 finale de la Coupe du Monde 2006

Trente-six ans après Mexico, l’Allemagne et l’Italie se retrouvent à nouveau en demi-finale d’une Coupe du Monde. Sur le sol allemand, avec la Mannschaft de Jürgen Klinsmann bien décidée à remporter l’or mondial chez elle. Mais ce qu’elle a vécu le 4 juillet de cette année-là, face à une Squadra intraitable, est sans doute la désillusion la plus cruelle de son histoire. Le stade de Dortmund est en ébullition, bien déterminé à pousser sa nation vers la finale. Et pousser, la Mannschaft va le faire, sans relâche. Mais la Squadra version 2006 ne cède pas. La charnière défensive, orchestrée de main de maître par Gianluigi Buffon, Marco Materazzi, et l’exceptionnel Fabio Cannavaro, ne laisse rien passer. Elle est arrivée dans le dernier carré en ne concédant qu’un seul but, et résiste à tous les assauts allemands. En prolongation, l’Italie gagne en confiance, tandis que l’Allemagne s’essouffle. Gilardino, puis Zambrotta frappent chacun le montant de Jens Lehmann. Et, au bout du temps règlementaire, alors qu’une séance de tirs au but semble inévitable, Fabio Grosso enroule une frappe du gauche hors de portée du gardien d’Arsenal. Le back gauche de Palerme laisse éclater sa joie dans une célébration qui rappelle celle de Tardelli en 1982, avant qu’Alessandro Del Piero ne porte le coup de grâce en contre. Le coup de sifflet retentit. L’Allemagne est battue chez elle, son rêve s’est fracassé en mille morceaux. L’Italie, elle, vaincra ensuite la France aux tirs au but pour décrocher sa quatrième étoile.

Allemagne 1-2 Italie, 28 juin 2012, 1/2 finale de l’Euro 2012

Une autre demi-finale entrée dans la légende, à l’Euro cette fois. Avec, comme six ans plus tôt, la Mannschaft dans le rôle du favori. Elle arrive dans le dernier carré forte de quatre succès en autant de rencontres, ayant remporté une poule ultra-relevée qui comprenait aussi le Portugal, les Pays-Bas, et le Danemark. Sa bête noire vient de sortir l’Angleterre aux tirs au but après une phase de poules mi-figue mi-raisin. Et ce n’est pas non plus à Varsovie, en cette belle nuit d’été 2012, que l’Allemagne vainc le signe indien. Son bourreau, cette fois, se nomme Mario Balotelli. Le fantasque attaquant de la Squadra connaît le jour le plus glorieux de sa carrière, en s’offrant un fabuleux doublé en première période. Son premier but est un coup de tête à bout portant sur un centre d’Antonio Cassano. Le deuxième, il l’inscrit dans un style parfaitement propre à sa personne. Lancé seul en profondeur, Balotelli envoie un véritable coup de canon dans la lucarne de Manuel Neuer. S’en suit alors une célébration devenue aussi culte que celle de Tardelli ou de Grosso avant lui. Balotelli pose sans maillot, le torse bombé, poings serrés vers le sol. L’Allemagne ne se rendra espoir que trop tard, sur un pénalty transformé par Mesut Özil dans les arrêts de jeu. Elle reste sur le carreau, une fois de plus mise K.O. par l’une de ses plus vieilles ennemies. L’Italie file en finale. Elle ne pourra cependant rien contre l’invincible Armada espagnole, qui s’offrira la troisième pièce de son triplé en lui infligeant un cinglant 4-0.

Allemagne 1-1 Italie (a.p., 6-5 tab), 2 juillet 2016, 1/4 de finale de l’Euro 2016

C’est à l’Euro 2016, dans un quart de finale disputé à Bordeaux, que l’Allemagne parvient enfin à vaincre l’Italie dans un grand tournoi, à la neuvième tentative. Sans pour autant gagner le match dans le temps réglementaire. La Mannschaft et la Squadra s’offrent un véritable bras de fer, après avoir affiché leurs arguments lors des quatre premiers matches du championnat. L’Allemagne n’a pas encore encaissé de but, et l’Italie vient de se venger de l’Espagne, double tenante du titre. Une bataille tactique de très haut niveau se déroule sur la pelouse. Le verrou ne saute qu’à la 65ème minute lorsque Mesut Özil reprend un ballon en un temps à hauteur du point de pénalty. L’Italie réplique à douze minutes du terme, sur un pénalty de Leonardo Bonucci. Plus rien ne change jusqu’à la fin de la prolongation. La séance de tirs au but qui s’en suit est l’une des plus cocasses jamais disputées en grand tournoi. Simone Zaza, Thomas Müller, Mesut Özil, Graziano Pellè, Leonardo Bonucci et Bastian Schweinsteiger ratent tous la cible, et seuls quatre des dix premiers tirs sont convertis. Fort heureusement, les autres frappeurs ne feront pas preuve de la même maladresse pendant la mort subite. Ce n’est qu’au neuvième tir au but que la Mannschaft émerge. Jonas Hector convertit la deuxième balle de match allemande, et envoie son équipe en demi-finale. Une demi-finale qui verra la France prendre la mesure des champions du monde au titre.

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