
Ce mercredi soir, à Lusail, le Real Madrid s’apprête à jouer la finale de la Coupe Intercontinentale contre le club mexicain de Pachuca, un match qui permettra au vainqueur de décrocher le titre prestigieux de club champion du monde. Le nom de cette Coupe vous évoquera peut-être quelque chose, bien que cela fait longtemps que plus aucun match ne s’est joué sous cette appellation. Le titre de champion du monde, et surtout le timing de son décernement, pourrait aussi très bien vous interpeller : pourquoi diable, alors qu’une toute nouvelle Coupe du Monde des Clubs va se jouer au mois de juin, et que son tirage au sort vient d’avoir lieu, va-t-on décerner un titre de champion du monde des clubs en ce 18 décembre ? Et pourquoi cette Coupe Intercontinentale va-t-elle revenir sur le devant de la scène vingt ans après sa dernière édition ? C’est ce que je vais tenter de vous expliquer.
Le titre de champion du monde est incontestablement considéré comme le Saint Graal pour tout joueur de football lorsqu’il joue avec son équipe nationale. Le sacre de 2022, remporté aussi un 18 décembre dans ce même stade de Lusail, était d’ailleurs celui que Lionel Messi, qui a absolument tout gagné en club, en écrasant record après record, considérait comme la véritable consécration de son extraordinaire carrière. Par contre, au niveau des clubs, ce titre n’a absolument pas la même portée. Ou tout du moins pas en Europe. Pendant longtemps, il n’a même jamais eu de véritable reconnaissance officielle, bien qu’il fût factuel. C’est en 2017 que la FIFA décide de ratifier de jure, que tous les clubs ayant décroché ce titre de facto par le passé, étaient bel et bien considérés comme de légitimes champions du monde l’année de leur sacre.
Un rêve et projet encore plus ancien que la Ligue des Champions de l’UEFA
Aussi surprenant que cela puisse paraître, le désir de couronner un club champion du monde s’est exprimé plusieurs années avant que les hommes forts du football européen ne décident de rassembler les meilleures équipes du continent dans une compétition. Le premier véritable tournoi intercontinental de clubs, qui portait le nom de Copa Rio, s’est joué à deux reprises au Brésil, en 1951 et 1952. Il opposait huit clubs européens et sud-américains qui avaient été vainqueurs de leurs championnats respectifs. Ensuite, le Tournoi de Paris et une Petite Coupe du Monde, deux compétitions elles aussi disputées entre clubs champions européens et sud-américains, ont pris le relais. Mais ces tournois étaient joués aux mois de juin, juillet et août, et servaient avant tout de tournée amicale d’avant saison. Et en Angleterre, Wolverhampton a été nommé de façon totalement arbitraire par la presse de l’époque, comme le premier champion du monde des clubs lorsqu’il a remporté un tournoi contre le Spartak Moscou et le Honvéd de Budapest.
À partir de 1957, la Petite Coupe du Monde des clubs ne s’est plus disputée pendant six ans. La nouvelle Coupe des clubs champions européens lui a fait perdre complètement sa valeur. Et lorsqu’elle a repris du service, en 1963, elle n’a plus eu lieu chaque année, avant de disparaître complètement à partir de 1975. Entre temps, un nouvel affrontement de prestige avait été lancé par les dirigeants de l’UEFA et de la CONMEBOL à l’initiative de João Havelange, lequel verrait la meilleure équipe européenne se mesurer à la meilleure équipe sud-américaine. La Coupe Intercontinentale était née, et serait une confrontation en matches aller-retour entre le vainqueur de la Coupe d’Europe des clubs champions et son équivalent sud-américain, la Copa Libertadores. Son édition inaugurale a vu la victoire du Real Madrid sur Peñarol en 1960, par 3 points à 1 (0-0 lors de la première manche à Montevideo, 5-1 lors de la deuxième, à Santiago Bernabéu). C’est ici que la véritable histoire – et certes mouvementée – de ce tournoi censé couronner un champion du monde des clubs commence.
Vingt ans d’affrontements controversés… et parfois violents
Entre 1960 et 1979, la Coupe Intercontinentale se joue sous ce format aller-retour, avec une troisième manche sur terrain neutre en cas d’égalité de points. Et ce nouveau tournoi laissera une trace indélébile sur la peau des représentants européens… dans le mauvais sens du terme. Les rencontres tournent parfois au véritable combat de rue, les Sud-Américains recourant à tous les subterfuges – intimidation et violence physique comprises – pour déjouer leurs adversaires et se voir couronner champions du monde. Une tactique payante dans un premier temps… 10 des 18 éditions jouées sur ce laps de temps sont remportées par le vainqueur de la Copa Libertadores. Mais qui va aussi dégoûter les Européens. Les années 70 voient cinq champions d’Europe laisser leur place au finaliste de la C1, et à deux reprises, la Coupe n’aura même pas lieu, les pointures du Vieux Continent préférant épargner leurs joueurs en plein coeur de saison (alors qu’en Amérique du Sud, la Coupe clôture la saison). Par ailleurs, à l’époque, la FIFA refusait de reconnaître le vainqueur comme champion du monde, cette appellation étant réservée au vainqueur du Mondial de sélections qu’elle organise elle-même, d’autant que la Coupe Intercontinentale ne se voulait pas représentative des six continents, mais bien des deux seuls sur lesquels le football s’était professionnalisé dans chacune de ses nations.
Toyota emmène la Coupe à Tokyo
Face aux déboires des années 1970, l’UEFA et la CONMEBOL doivent agir pour que leur coupe commune regagne en attractivité. Les deux confédérations obtiennent l’aide d’un partenaire inattendu : le groupe automobile Toyota, qui décide de sponsoriser la compétition. Les clubs sont désormais sous contrat ; ils obtiennent de belles primes financières en échange de leur engagement à participer. La Coupe Intercontinentale ne se joue plus qu’en une seule manche, laquelle a désormais lieu au Stade olympique national de Tokyo. Le match reprend enfin des allures de vraie finale internationale, et la violence du terrain est consignée aux oubliettes. Pour autant, cela n’empêche pas l’Amérique du Sud de toujours tenir la dragée haute à l’Europe, avec 10 victoires sur les 15 éditions disputées de 1980 à 1994. Les vainqueurs de la Copa Libertadores disputent le match avec un sérieux exemplaire, tandis que ceux de la Champions League abordent parfois la rencontre comme une distraction de milieu de saison disputée à l’autre bout du monde.
Par après, au lendemain de la croissance exponentielle des droits TV en Europe et de l’arrêt Bosman, la tendance va s’inverser pour de bon. Seul Boca Juniors sera en mesure de battre le vainqueur de la Ligue des Champions, et il le fera à deux reprises, en 2000 et en 2003, sous la houlette de Carlos Bianchi.
L’avènement du Mondial des Clubs : un tournoi pilote en 2000 avant un lancement définitif en 2005
C’est dès les années 1990 que la FIFA, réjouie par le succès croissant de la Ligue des Champions, se met elle aussi à rêver d’un tournoi qui regrouperait les meilleurs clubs de chacune de ses confédérations, lesquelles ont désormais toutes leurs compétitions continentales. Le tout premier Mondial des Clubs de la FIFA se joue au Brésil en janvier 2000, entre les clubs champions des six continents, un organisateur et le tenant de la Coupe Intercontinentale. Et à la surprise générale, ni le Real Madrid, ni Manchester United n’atteignent la finale, que Corinthians gagne contre Vasco da Gama. Une deuxième édition, élargie à douze clubs, devait se tenir en Espagne à l’été 2001, mais tombe à l’eau en raison de la faillite du sponsor principal. Toutefois, le projet n’est que partie remise, et est véritablement lancé en 2005 en remplacement de la Coupe Intercontinentale. Cette nouvelle compétition adopte néanmoins un format plus court qu’en 2000, afin de faciliter la participation des clubs européens à un tournoi qui se joue fin d’année.
Lors des deux premières éditions, qui se déroulent au Japon, six clubs prennent part à la fête : les vainqueurs des Ligues des Champions de chaque continent. Les champions d’Europe et d’Amérique du Sud entrent au stade des demi-finales et ne peuvent s’affronter qu’en finale, dans le but de conserver la saveur de la Coupe Intercontinentale en cas de respect de la logique dans les résultats. En 2007, un septième club est intégré au tournoi annuel, le champion du pays organisateur. Celui-ci débute le tournoi le premier, contre le champion d’Océanie. Ce format restera figé pendant seize ans.
Sans surprise, les clubs issus des autres continents disputent le tournoi avec une motivation sans précédent, ravis d’être propulsés au-devant de la scène mondiale, et de pouvoir se mesurer au champion d’Europe. En revanche, le fossé entre les équipes européennes et les autres n’a cessé de se creuser, et ce tournoi peine à passionner les supporters du Vieux Continent, qui le voient davantage comme une Super Coupe. Le prestige du titre de champion du monde reste somme toute attractif pour les dirigeants, ce qui encourage les joueurs à fournir l’effort suffisant pour le décrocher. Depuis 2007, un seul club non-européen est parvenu à briser l’hégémonie de l’UEFA sur le tournoi : Corinthians, qui a battu Chelsea en 2012. C’est aux autres stades de la compétition que la hiérarchie s’est bousculée : en 2010, un club Congolais (TP Mazembe) atteint la finale, en 2013, un Marocain (Raja Casablanca), en 2016, un Japonais (Kashima Antlers), en 2018, un Émirati (Al-Ain), en 2020, un Mexicain (Tigres UANL), et en 2022, un Saoudien (Al-Hilal).
Le projet quadriennal, et le retour de la Coupe Intercontinentale
La popularité grandissante du Mondial des Clubs sur les autres continents donne des idées à la FIFA, et à Gianni Infantino : rassembler davantage de franchises prestigieuses dans un même tournoi. Celui-ci se jouerait tous les quatre ans, comme pour les équipes nationales, et remplacerait la Coupe des Confédérations dans le calendrier de la FIFA. La première édition devait rassembler 24 clubs, sélectionnés parmi les meilleurs de leurs confédérations lors des quatre années précédant le tournoi, et se jouer en Chine en 2021, mais la pandémie de COVID a retardé son lancement. Il s’officialise finalement en 2022, malgré les réticences des joueurs européens et de leurs syndicats, face à l’accumulation des matches sur une seule et même saison. Dès l’été 2025, 32 clubs, répartis en 8 groupes de 4 avant la phase à élimination directe, s’affronteront aux États-Unis. Afin de diversifier les participants, la fédération internationale décrète qu’à l’exception des vainqueurs des différentes ligues des Champions continentales, chaque nation ne pourra fournir que deux équipes au maximum.
Et qu’en est-il du titre de champion du monde de l’année écoulée ? Eh bien… l’avènement du nouveau projet de Mondial des Clubs n’y met pas fin, que du contraire. Les champions continentaux continuent de s’affronter en décembre, comme dans l’ancien format… dans une compétition renommée Coupe Intercontinentale de la FIFA, en hommage au tournoi originel. Avec toutefois quelques ajustements. Il n’y a plus de représentant du pays organisateur, et le champion d’Europe se qualifie directement pour la finale. Chacun des cinq matches du tournoi porte un nom spécifique : le champion d’Asie affronte celui d’Océanie dans un premier tour baptisé Playoff de la Coupe d’Afrique, d’Asie et du Pacifique, son vainqueur disputant ladite coupe au deuxième tour contre le champion d’Afrique. Dans le même temps, le derby des Amériques oppose le champion du nord du continent américain à celui du sud. Les gagnants des deux matches pré-cités disputent la Challenger Cup, pour obtenir le droit de défier le champion d’Europe en finale.
Comme vous l’aurez compris, un nouveau champion du monde des clubs sera couronné ce mercredi. Et si le vainqueur de Real Madrid/Pachuca ne décroche pas le trophée lors du Mondial l’été prochain, ou que le vainqueur de ce nouveau Mondial ne gagne pas la Coupe Intercontinentale dans un an, nous aurons donc… deux clubs tenants du titre de champion du monde simultanément. Un via la Coupe Intercontinentale, récompensant le travail fourni lors de l’année écoulée, et un via la Coupe du Monde des clubs, qui consacrera la période des quatre années précédentes. Vous aviez dit que le football était un jeu simple ?