Allemagne/Pays-Bas : cinq temps forts d’un antagonisme issu de la Seconde Guerre mondiale

Les affrontements entre l’Allemagne et les Pays-Bas possèdent une saveur particulière, à l’ère moderne. La Mannschaft est d’ailleurs encore considérée comme le meilleur ennemi des Oranje ; un adversaire qui est bien plus honni que nos Diables Rouges, au pays de Rembrant, lorsque nous disputons le derby des plats pays avec nos voisins du nord. En effet, le football retranscrit une forme d’antagonisme existant entre les Allemands et les Néerlandais, celui-ci étant notamment dû au ressentiment du peuple batave envers l’occupation nazie durant la Seconde Guerre mondiale.

David Pirmann, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Lors du lancement du conflit, les Pays-Bas s’étaient déclarés état neutre, tout comme lors de la guerre 14-18. Ce qui n’a pas empêché l’Allemagne d’Hitler d’envahir le pays en mai 1940, et de le placer sous sa tutelle. La reine Wilhelmine et le gouvernement trouvent refuge à Londres. Laissés à la merci de l’envahisseur, les Pays-Bas subiront cinq ans d’occupation et en viendront même à souffrir de famine à l’hiver 1944-45. La libération ne surviendra qu’en mai 1945, quelques heures avant la capitulation du Troisième Reich. Le pays en sortira dans un état de désolation totale, ayant vu 250.000 de ses citoyens périr.

Allemands et Néerlandais ont dû attendre 29 ans pour croiser le fer lors d’une rencontre compétitive au sortir de la Seconde Guerre. Et jusqu’au nouveau millénaire, leurs affrontements tournaient parfois au véritable combat. Des joueurs considérés parmi les meilleurs au monde recouraient avant tout à des actes de filouterie plutôt que de laisser leur véritable talent s’exprimer sur la pelouse.

Je n’aime pas les Allemands. J’ai eu des soucis à cause de la guerre lors de chacun de mes matches contre des joueurs allemands. 80% des membres de ma famille sont morts dans cette guerre ; mon père, ma soeur, deux frères. Chaque match contre des joueurs allemands me met en colère, déclarait l’ancien joueur de Feyenoord Wim Van Hanegem, avant la finale du Mondial 1974. Karl-Heinz Rummenigge racontait que le partage 2-2 entre les deux nations au deuxième tour du Mondial 1978 s’était joué sous une « pression monumentale » sur la pelouse argentine de Córdoba. En phase de groupes de l’Euro 1980, lors du duel remporté 3-2 par la Mannschaft à Naples, Toni Schumacher en est carrément venu aux mains avec Huub Stevens, tout comme René van de Kerkhof avec Bernd Schuster. Et enfin, au sortir de la demi-finale de l’Euro 1988, Ronald Koeman a fait mine de se frotter le derrière avec le maillot d’Olaf Thon, qu’il venait d’échanger avec le sien.

Depuis, les chocs ont heureusement perdu en haine viscérale, mais les deux camps restent malgré tout déterminés à ne pas perdre l’un contre l’autre lorsqu’ils se jaugent. Les rencontres entre la Mannschaft et les Oranje ont d’ailleurs gagné en régularité ces dernières années, les deux pays s’étant croisés à six reprises en match officiel depuis 2018. Avant le duel qui va les opposer lundi, lequel possédera sans doute pour enjeu la victoire dans le groupe A3 de la Ligue des Nations, je vous propose de revenir sur cinq des chocs les plus significatifs entre les deux pays.

Pays-Bas 1-2 Allemagne, 7 juillet 1974, finale de la Coupe du Monde 1974

Pour leur premier match officiel depuis la Seconde Guerre mondiale, Allemands et Néerlandais se sont retrouvés sur la plus haute marche du football mondial, au stade olympique de Munich. Une véritable affiche de rêve : Johan Cruyff contre Franz Beckenbauer, Johan Neeskens contre Gerd Müller. La rigueur allemande contre le football total de Rinus Michels. L’épine dorsale de l’Ajax, triple vainqueur de la Champions League entre 1971 et 1973, contre celle du Bayern, qui allait la remporter aussi trois fois de suite entre 1974 et 1976. Les Oranje partaient légèrement favoris contre la Mannschaft, étant même mentionnés comme équipe locale de la finale, vu que la RFA n’avait pas remporté son groupe au premier tour, alors qu’elle jouait pourtant chez elle. Après une minute de jeu à peine, les joueurs allemands n’ont pas encore touché une seule fois le ballon, que Johan Cruyff obtient un pénalty. Johan Neeskens le convertit sans trembler. La Mannschaft revient au score à la 25ème minute aussi sur pénalty, plus généreux cette fois, transformé par Paul Breitner. Les Allemands prennent l’avantage grâce à l’inévitable Gerd Müller juste avant le repos, pour ce qui fut son dernier but en équipe nationale, et sans doute le plus important. Les Néerlandais ne parviennent pas à égaliser lors d’une seconde période équilibrée, laissant l’Allemagne soulever le trophée et s’offrir un doublé inédit après son succès à l’Euro en Belgique deux ans plus tôt.

Allemagne 1-2 Pays-Bas, 21 juin 1988, 1/2 finale de l’Euro 1988

Le plus beau succès des Néerlandais sur la Mannschaft. En terre allemande, alors que celle-ci était archi-favorite de son Euro. Un triomphe qui allait les lancer vers leur seul et unique grand sacre encore en date. Les Pays-Bas, qui avaient arraché leur qualification dans les ultimes instants du premier tour, font jeu égal avec l’Allemagne pendant la première période de cette demi-finale disputée à Hambourg. Pourtant, alors que les Oranje semblent prendre le dessus sur leurs hôtes, Frank Rijkaard concède un pénalty une dizaine de minutes après le repos, que Lothar Matthäus transforme. Les Néerlandais ne se découragent pas, et renversent la situation par l’entremise de l’inévitable Marco Van Basten, véritable héros du tournoi. C’est lui qui obtient l’égalisation en forçant un pénalty converti par Ronald Koeman, puis qui arrache le but de la victoire dans les derniers instants. L’Allemagne est K.O. debout, et toute la nation orange chavire dans le bonheur. « On savait tous que la vraie finale, c’était celle-ci », déclarait Rinus Michels à une foule en délire à Amsterdam, au retour des joueurs au pays, le jour après le triomphe contre l’URSS. La véritable victoire du football total.

Allemagne 2-1 Pays-Bas, 24 juin 1990, 1/8 finale de la Coupe du Monde 1990

Deux ans plus tard, l’Allemagne retrouve les Pays-Bas à Milan, dans un 1/8ème de finale de Coupe du Monde disputé sous haute tension au stade de San Siro. Des Oranje, qui, certes auréolés de leur titre européen deux ans plus tout, ne partent pas favoris de la rencontre, ne s’étant extirpés de leur groupe que parmi les meilleurs troisièmes, et trois partages en autant de duels. La tension de la rivalité prend rapidement le dessus sur le spectacle ; après plusieurs contacts entre Frank Rijkaard et Rudi Völler, le défenseur néerlandais se rend coupable d’un crachat dans la chevelure de l’attaquant allemand, lequel répond aussitôt à son adversaire. Les deux hommes sont exclus après seulement 22 minutes de jeu, et à 10 contre 10, c’est l’Allemagne qui émerge en seconde période. L’ouverture du score est signée Jürgen Klinsmann, et Andreas Brehme assure la qualification d’une splendide frappe enroulée de l’intérieur du pied droit à cinq minutes du terme. Le pénalty converti par Ronald Koeman en toute fin de match ne change rien ; l’Allemagne tient sa revanche, et plus rien ne l’arrêtera dans sa conquête d’une troisième couronne mondiale. Le tournoi des champions d’Europe se solde par un échec, sans la moindre victoire. Ces mêmes champions d’Europe reprendront toutefois le dessus sur les nouveaux champions du monde deux ans plus tard à Göteborg (3-1) en phase de groupes de l’Euro.

Pays-Bas 1-2 Allemagne, 13 juin 2012, Groupe B de l’Euro 2012

Un autre match très attendu lors d’une phase de groupes, cette fois à Kharkiv, à l’Euro 2012. Au début du tournoi coorganisé par la Pologne et l’Ukraine, les Pays-Bas, finalistes malheureux du dernier Mondial, et l’Allemagne, toujours candidate depuis six ans, font partie des trois favoris à la victoire finale avec l’Espagne, championne d’Europe et du Monde en titre. Ils sont versés dans un groupe de la mort qui comprend aussi le Danemark et le Portugal. Battus d’entrée face aux Danois, les Bataves n’ont pas droit à l’erreur contre l’autoritaire Mannschaft, qui vient de disposer du Portugal en ouverture. Et l’Allemagne, au sommet de son art, affiche une nette supériorité sur des Oranje bien pâlots. Mario Gómez plante un doublé pour porter les chiffres à 0-2 à la mi-temps, un retard dont les Pays-Bas ne se relèveront jamais, en dépit de la splendide frappe du droit de Robin Van Persie pour relancer le suspense à l’entame du dernier quart d’heure. Les Néerlandais concèdent ensuite un troisième revers contre le Portugal, et rentrent à la maison avec un amer constat d’échec. Ce tournoi marque d’ailleurs la fin du mandat de Bert Van Marwijk à la tête des Oranje. L’Allemagne, elle, se qualifie sans le moindre problème pour les demi-finales, et chute sur l’Italie lors du jour de gloire de Mario Balotelli.

Allemagne 2-2 Pays-Bas, 19 novembre 2018, Groupe A1 de la Ligue des Nations

Un match au dénouement dramatique pour décider un autre groupe formidable. On est alors à la dernière journée de la phase de poules dans l’édition inaugurale de la Ligue des Nations, et l’Allemagne et les Pays-Bas sont à la croisée des chemins. La Mannschaft vient de sortir de la Coupe du Monde russe au premier tour, alors qu’elle était tenante du titre, et s’apprête à entamer la période la plus rude de son histoire récente. Les Pays-Bas, eux, sont au début de leur renaissance, après avoir manqué l’Euro 2016 et le Mondial 2018. Alors certes, les Allemands sont déjà hors course de la lutte pour la phase finale de ce nouveau tournoi, au moment de recevoir leurs voisins néerlandais à Gelsenkirchen. Néanmoins, la bande à Joachim Löw, giflée 3-0 à Amsterdam un mois plus tôt, est déterminée à ne pas laisser la qualification aux Pays-Bas, à qui il ne manque qu’un point. Après 20 minutes à peine, c’est bien mal embarqué pour les garçons de Ronald Koeman ; des réalisations de Timo Werner et Leroy Sané placent les Allemands aux commandes du duel. Les Néerlandais se heurtent ensuite à un mur pendant de longues minutes, et semblent voir leurs espoirs s’envoler. Mais c’est sans compter sur un final retentissant, et qui reste, à l’heure actuelle, l’une des plus belles remontées de l’histoire de cette rivalité. À cinq minutes du terme, Quincy Promes réduit l’écart, puis, lors de la dernière minute de temps règlementaire, Virgil Van Dijk, monté aux avant-postes pour apporter de la taille dans les seize mètres, arrache le partage, et surtout, la qualification au nez et à la barbe de la France, nouvelle championne du monde en titre.

N.B. : jusque fin 1990, l’équipe d’Allemagne était celle connue sous le nom de RFA, ou Allemagne de l’Ouest.

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